
LES PRATIQUES BRUTES DE LA MUSIQUE
Derrière ces mots, on entend la résonance avec l’Art Brut, qui, tel que le définissait Dubuffet, concerne les “ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis
en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.”
Il nous semble, pour notre part, préférable de parler de “pratiques brutes” plutôt que de “musiques brutes”, pour souligner l’intérêt que l’on porte à l’acte en jeu, et non à la production qui en résulte comme s’y est consacré le monde de l’art brut. Une pratique sonore non-académique donc, à partir d’objets sonores musicaux ou non, loin des tentatives d’apprentissage musical, mais bien dans un geste d’expression et de création.
On sait combien l’Art brut a du mal à définir son objet et combien les frontières sont poreuses avec des stratégies de création qui ont pris les noms d’Art Singulier, d’Art Naïf, d’Art Outsider, d’Art Hors-Norme... Et l’on voit combien la création singulière n’est pas l’apanage des personnes hospitalisées ou incarcérées, mais bien de nombre de sujets, pratiquant avec force engagement, en marge des circuits officiels.
De la même manière et au sujet plus particulier de la musique ou
de la pratique sonore, on a vu au cours de la seconde moitié du siècle dernier, combien l’idée de travailler hors des sentiers battus a eu de l’influence.
En quelques décennies, un nombre incalculable de propositions nouvelles, expérimentales, bricolées, inventées sont venues enrichir l’univers sonore à disposition.
L’Art Brut est aujourd’hui dans les musées et il faut presque un certificat du médecin pour s’en prévaloir. Par contre, le bricolage, la citation, le détournement, la proposition naïve, l’espèce de retour au trait primitif, le travail sur la pure matière avec tout ce que ça a de sensoriel, tout cela est le lot commun des propositions artistiques reconnues, dans l’univers culturel officiel comme dans les lieux et réseaux underground. Sonic Protest ne cesse depuis sa création de défricher, dénicher ou mettre en lumière toute cette offre protéiforme, toujours réinventée.
Mais qu’est-ce qui diffère alors, entre la pratique d’artistes en marge, et la pratique artistique de marginaux ? Peut-être juste la façon de s’inscrire dans le lien social... Si peu et pourtant ça change tout. Parce qu’au fond,
si on regarde juste la pratique, tout un chacun qui côtoie le monde du handicap psychique et celui des scènes artistiques expérimentales retrouve le lien flagrant des délires du sujet atypique de ceux de l’artiste. D’où sûrement d’ailleurs l’intérêt réciproque qu’ils se portent.
Parler de “Pratiques Brutes de la musique” c’est donc faire le choix de croiser des personnes qui optent pour des solutions de création singulière, touchées par le handicap ou non, offrant à entendre une proposition musicale inouïe et bousculant les a priori. Un champ idéal pour Sonic Protest qui aime les croisements inédits d’où naissent de belles choses !
Olivier Brisson, musicien, journaliste, psychomotricien et modérateur des Rencontres.